mardi 13 mars 2018

Si j'accepte de me laisser déplacer | par Karine Ledoyen

Mes premiers spectacles de danse ont définitivement été les plus marquants. J’étais alors profane et assoiffée, du haut de mes 18 ans, de toutes nouvelles sensations fortes. Comme un enfant qui vit pour la première fois une émotion, elle sera extrême. Ensuite, il va apprendre à la reconnaître et à l’apprivoiser.

Danse de nuit - chorég. : Karine Ledoyen
Danseurs : Odile-Amélie Peters et Fabien Piché
Production Danse K par K © 2016
Je me souviens de cette sensation où j’ai eu accès, pour la première fois de ma vie, à un monde où je pouvais faire mon propre assemblage intime et personnel face à ce qui se déroulait sous mes yeux. Les codes et les clés c’est moi qui les trouvais. Personne pour me dire comment penser.

Mon esprit s’attachait comme une liane à mon corps, assise sur le bout de mon siège, je me projetais dans ce que je voyais. Je ressentais la légèreté ou la pesanteur du danseur, j’appréciais la trace des mouvements dans la lumière, j’aimais le silence où le souffle du danseur et le mien se géminaient, j’aimais l’attente, l’impromptu de l’émotion dans ma poitrine et surtout la fascination à ne pas l’expliquer.

Aujourd’hui, je reconnais cet état lorsque j’entends un spectateur parler après la représentation et qu’il décrit combien il a été touché ou troublé.

Avec le temps, ma grille d'analyse s’est complexifiée. Je m’embourbe dans mes propres réflexions. Je me positionne par rapport à mon travail et mes préoccupations artistiques. Il m’est impossible de retrouver cet état brut pour recevoir un spectacle de danse. C’est désormais un privilège d’avoir accès à la scène, de côtoyer l’intelligence et la sensibilité de mes pairs, danseurs, collaborateurs, d’essayer de saisir la scène et ses rouages et de pousser ses limites. 

Karine Ledoyen dans La Nobody (offta 2011)
(créé avec Mélanie Demers)
© David Cannon
Fébrile, heureuse, pressée, fâchée, fatiguée, troublée, anxieuse, jalouse… L’œuvre devant moi me parle de moi. Est-ce que je connais les interprètes sur scène? Mon appréciation de l’œuvre en sera-t-elle affectée ? Est-ce que je suis envieuse de ce que je vois, ou du budget de la production, ou de la « popularité » du projet ? Des milliers de questions s’accumulent dès mon entrée en salle et conditionnent mon regard critique et mon appréciation.

Mon désir d’aller voir et revoir la danse réside dans le rôle majeur que l’art joue dans ma vie. Les spectacles me marquent si j’accepte de me laisser déplacer.

En tant que spectatrice professionnelle, je sais anticiper, reconnaître les types de gestuelle, comprendre les ruptures, les bascules, comprendre le concept, analyser l’ensemble... Je dois alors me déprogrammer pour recevoir un spectacle de manière brute. Être en présence d’un objet artistique dont je ne reconnais aucun code, qui teste mes limites de spectatrice tout en m’offrant assez de signes pour me faire travailler et idéalement se prolonger dans les heures et les jours qui suivront. Je veux participer à l’œuvre, la faire naître et la sublimer.
Karine Ledoyen
Québec, juin 2017
(retouchée entre Québec et Montréal en novembre 2017)


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